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Monique Miville-Deschênes
Auteure-Compositrice-interprète, comédienne

 

Qui-suis-je…

La question est directe. La chanson-titre du dernier CD de Monique Miville-Deschênes demandera à certains d’entre vous un exercice de mémoire. C’est voulu. D’autres ne trouveront aucune réponse. Et beaucoup s’exclameront : « Enfin! elle nous revient! » Il faut bien dire que celle qui pose la question ne fait pas souvent la une. Mais elle pose deux autres questions dans sa chanson-titre : Où suis-je? Et : Qu’y puis-je? Essayez de répondre à ça, mes amis!

Dans le monde fascinant de la chanson, c’est par dizaines qu’on trouve au Québec des chanteuses de talent qui n’ont pas froid aux yeux, toutes plus jolies et jeunes les unes que les autres. Pour celles-là, Monique Miville-Deschênes est une aînée. En effet elle est de la génération des Claude Gauthier, Pierre Létourneau, Pierre Calvé, Sylvain Lelièvre, Renée Claude, Louise Forestier, de la même fournée que Clémence Desrochers. C’est dire que nous sommes à de nombreuses lunes du soir où elle fut proclamée, à l’âge de dix-huit ans, « Découverte de l’année » à Québec.. C’est depuis ce moment-là qu’elle tient le coup pourtant, que contre vents et marées elle avance sur un chemin qu’elle se réserve…qu’elle endure parfois :

Je chante juste avec le coeur
Et je navigue en solitude…joli métier, tant d’inquiétudes…
Tout un amour quand on y pense!

 

Singulière carrière

Rien chez cette chanteuse qui ne va dans le sens des grands courants du commerce qui fabrique et propulse les vedettes. Sans agent, sans plan, vent devant, tranquillement et sur la plus haute branche de la liberté, comme elle chante dans « Qui-suis-je... », elle est arrivée au plein épanouissement de son talent, sans jamais cesser d’écrire, de composer. De chanter quand on la demande — trop peu souvent, hélas! Mais est-ce ainsi qu’on fait une carrière? À cela elle répond, comme d’autres l’ont déjà dit : « La carrière ne dépend pas de nous mais des autres, de ceux qui vous la font, la carrière …de ceux qui ont un pouvoir dans ce métier. Le seul pouvoir que j’ai, moi, c’est d’écrire et de composer comme je le veux des chansons à ma manière. Comme le chante Brassens, si vous en voulez tant mieux, sinon je les remets dans ma guitare! »
Sans tapage, sans aucun talent pour « tasser » les autres, elle chante! Pour qui? Elle le dit aussi dans sa chanson-titre…

Je chante. Quelle extravagance!
Pour l’écolier de Port Menier
La petite vieille de l’Île aux Grues…

En fait tous les publics lui vont. Et c’est comme ça, sur ce train-là, que Monique Miville-Deschênes apporte aux gens du Québec des œuvres lyriques originales qui enrichissent par leurs qualités notre patrimoine culturel.
Après cette proclamation de « Découverte de l’année », elle se vit offrir par la télévision de Radio-Canada à Rimouski une série à elle. Pour cela, tous les quinze jours elle partait de Saint-Jean-Port-Joli,
guitare à la main, et toute seule sur le pouce aller-retour – n’ayant pas les moyens à ce moment-là de se payer la petite Volks-coccinelle -- automne, hiver et printemps, pour aller remplir ce contrat. Son répertoire? Des chansons de Leclerc, de Brassens, de Brel, du Père Duval, et d’un jeune auteur suisse connu d’elle seule au Québec, Yves Sandrier. C’est lors de cette série télévisée, qu’à la demande du réalisateur-poète Michel Garneau, elle écrivit ses premières chansons. Ainsi sont nées « Les gerbes », puis « Hallali », et « l’Anse Pleureuse », et « Je vous donnerai ». Garneau exigeait d’elle qu’elle écrive, compose et chante une nouvelle chanson à tous les quinze jours…Le cachet? Le prix de sa chambre d’hôtel, un ou deux repas. Oh! le joli contrat que voilà! N’empêche, cette dure expérience l’a formée aux difficultés du métier qui n’allaient pas manquer de se pointer tout au long de cette singulière carrière.

La chanson par les temps qui courent…

Depuis ces débuts héroïques et jusqu’en 2006, Monique Miville-Deschênes, malgré des périodes où les circonstances ne lui étaient pas favorables et la forcèrent au silence, comme cela se produit dans toutes les carrières qui durent, malgré ces éclipses elle a signé cinq microsillons, puis quatre CD : « Mes Premières », et « Mes premières, la suite… » (sur lesquels on retrouve les chansons de ses débuts, et quelques autres titres), « Nous voulons vivre » et « Noëls anciens de Nouvelle-France ». Et enfin ce printemps, voici « Qui-suis-je… » dans des arrangements superbes de Réjean Yacola, excellent musicien de Québec.

Quand j’ai demandé à celle qui a fait le tour de toutes les Boîtes à chansons, qui a chanté en Ontario, au Nouveau-Brunswick, en Nouvelle-Écosse, au Manitoba, qui s’est rendu au Théâtre des Trois-Baudets, à Paris, y chanter cinquante soirs, en Belgique pour y représenter le Canada au Gala de la Communauté radiophonique des programmes de langue française, qui a chanté dans plusieurs films de Pierre Perrault, puis sur disque et sur scène avec Félix Leclerc, quand on lui demande comment elle entend l’actuelle chanson, elle hésite, respire, regarde par la fenêtre et finit par donner une réponse :
«  Je l’entend comme le vent…il y en a des si doux, il y en a des bienfaisants, des légers, des fracassants, des désolants, des débridés, des si insignifiants qu’ils ne donneraient même pas un coup de pouce au petit bateau qu’un enfant ferait voguer, sur un étang. Puis il y en a qui ne cesseront jamais de nous apprendre une direction. Il y a des chansons et des faiseurs de chansons qui crachent des cliquetis de gros sous. Savez-vous qui a été reconnu meilleur chanteur en France, en 2005? Johnny Hallyday. Pourquoi? Parce que c’est lui qui a composé les meilleures chansons? Non. Parce que c’est lui qui a rapporté le plus : 6,000,000 d’Euros en 2005! Et ne venez pas me dire que rentabilité égale immanquablement qualité. Venant de la France, notre Mère Patrie qui a si longtemps été notre formatrice d’où sont sortis des maîtres, je trouve que c’est une véritable pitié! Et la chanson, je l’avoue, est souvent une insulte à l’intelligence. C’est un petit rien, une chanson, et en même temps, ça peut faire trembler un pays. Mais dans les sociétés capitalistes, on se demande d’abord si une chanson est rentable, si un artiste est rentable, si une pierre, un morceau de bois, un bout de ferraille, une idée, sont rentables. Malheur à tout ce qui n’est pas rentable. On l’écartera sans y voir sa nécessité. Et allez donc! On consomme de la chanson à la tonne. Chaque jour une, deux, dix nouveautés. Pour moi, c’est trop. On n’est pas obligé de manger trois steaks par jour! Voilà pourquoi je décharge les ondes, je laisse les gens patienter, m’espérer…Et il s’en trouve. Ça tient du miracle!


Je préfère me sentir une artisane plutôt qu’un produit d’industrie.
— La chanson est bel et bien une industrie, lui ai-je dit.
— Je le sais. Je n’ai pas d’effort à faire pour être loin d’elle : elle me sent et me fuit! Mais rassurez-vous, je n’irai jamais jusqu’à dire, comme Montaigne : « J’en ai assez de peu, j’en ai assez d’un, j’en ai assez de pas un. » Non, ne me croyez pas aussi pessimiste. Moi, j’aime la chanson, j’aime quand la mienne est aimée, quand mes disques se vendent. Quand je remplis mes salles. Dire le contraire serait faux. J’aime ce métier, je le marche jour après jour, patiemment, avec des admirations, des fatigues, des questions sur ce métier qui me va…tiens! je dirai…comme un chemin de Compostelle, sans magie, sans mage, sans transe. Avec, comme seuls guides, une poignée de notes, et la petite étoile au-dessus du champ, là-bas…»

Chantez toujours…

Monique Miville-Deschênes n’est pas la plus populaire parmi les chanteuses québécoises, mais par la qualité indiscutable de ses compositions elle a amplement mérité d’être reconnue comme l’une des plus importantes auteures-compositrices-interprètes d’ici. Son dernier album « Qui suis-je… » marque un point culminant dans sa carrière. Sa parole et sa musique fusionnent si harmonieusement! Elles coulent de source.

Son talent de musicienne ne date pas d’hier. J’ai le souvenir très net d’avoir vu et entendu Félix Leclerc lui demander d’utiliser une de ses musiques, celle de L’Anse pleureuse qui commence par ces mots : Au lieu d’un abri pour l’hiver…La chanson de Félix s’est appelée Je cherche un abri pour l’hiver…sur une musique de Monique Miville-Deschênes. Ce n’était certainement pas parce qu’il les trouvait mauvaises les tounes de la fille! 

Son interprétation vocale sur son dernier disque est remarquable et digne des plus grandes. Cette voix est unique dans la chanson québécoise, et même dans la francophonie. On ne le dira jamais assez. Déjà, alors qu’elle débutait dans le métier, on l’avait souligné ; un critique parisien de l’époque avait écrit dans Carrefour, après l’avoir entendue chanter au Théâtre Trois-Baudets : « Son style est bien à elle, sa poésie est moins parlée, plus chantée. Elle suit davantage le thème mélodique. Elle le suit jusqu’au bout, jusqu’à l’envoûtement. En bref, elle renouvelle le genre. » (20 janvier 1965).

Pas facile pour elle de s’adapter au cours de sa « singulière carrière » aux nombreux changements des goûts musicaux et par conséquent, aux exigences de plus en plus impératives des musiciens arrangeurs. Pour rester elle-même dans tout ça en réalisant son dernier disque, il lui a fallu un sacré talent, une grande souplesse doublée de fermeté. Une passion pour la chanson fortement chevillée à l’âme. Elle a accepté que c’était la fin de la chanson qui se promenait toute nue, qu’il fallait parfois à cette chanson des robes aux falbalas élaborés!

Voilà pourquoi devant son talent, sa ténacité, sa philosophie patiemment développée, j’ai le goût de crier à qui veut l’entendre : vive la chanson, la belle chanson, la chanson libre, celle qui aide à vivre. Et vivent celles et ceux qui nous font l’honneur de la chanter!
Merci Monique Miville-Deschênes!
Elle qui sera toujours pour moi la belle sirène à la proue du navire de la chanson québécoise.

Yves Massicotte, comédien.
(Membre des A. A : amis et admirateurs)